[Report] Superbowl Of Hardcore 2024 (Rennes, Jardin Moderne)

Superbowl Of Hardcore  21 et 22 juin.
Par Bhaine

 On ne change pas une équipe qui gagne. Même lieu, même concept et même nombre de groupes, le rendez-vous incontournable des hardcoreux français qu’est le Superbowl Of Hardcore de Rennes, a de nouveau installé son chapiteau devant le Jardin Moderne. Seule nouveauté par rapport à l’édition 2023 : une optimisation de l’espace pour augmenter légèrement la jauge et le confort de ses festivaliers avec plus d’espaces pour se reposer et de sanitaires. Pour l’essentiel, le reste ne bouge pas : un petit millier de passionnés rassemblés, 18 groupes qui enchaînent toutes les heures sur deux soirs et une affiche, cette année encore, super qualitative. Avec, au programme, du groupe culte incontournable et des découvertes, de la valeur sûre et de l’étoile montante, du hardcore basique bête et méchant et des sous-genres plus surprenants. Bref, tout ce qu’il faut pour passer deux jours de sueur et fureur, même si la meilleure journée des deux ne sera pas du tout celle qu’on attendait.

Vendredi 21 juin :

On arrive malheureusement trop tard pour Iron Deficiency et c’est donc le groupe français Cran qui envoie son street punk/oï politisé et convaincant lorsqu’on débarque au Jardin Moderne. Face à un public composé à 90% de hardcoreux, l’accueil est chaleureux et bienveillant mais sans plus. Leur chanteuse se demande d’ailleurs à un moment ce qu’ils foutent sur cette affiche, mais pas nous puisque la Oï revient en force en ce moment au sein de la scène hardcore ce qui permet d’entendre autre chose que du beatdown d’homme des cavernes.

Sans jeu de mots pourri, les Américains de Jivebomb qui prennent la suite se situent un cran au-dessus. N’ayant sorti que deux courtes demo-tapes (dont la deuxième chez Flatspot, l’un des meilleurs labels US du moment), leur set ne dure même pas vingt minutes mais leur hardcore punk virulent et flirtant avec le power-violence fonctionne parfaitement. Bandana sur la tête et moue badass, la chanteuse Kat Madeira encourage à la violence dans le pit alors que Jivebomb enchaîne les titres courts et rentre-dedans qui rappellent leurs compatriotes de Spy passés sur la même scène l’année dernière. Ce fut bref, ce fut explosif, ce fut excellent.

Jivebomb (c) Darzec Photographie

L’ambiance est plus respectueuse que furieuse avec les vétérans et légendes locales Mass Murderers. Les Rennais ont évidemment vieilli, mais restent fidèles à leur punk un peu daté mais attachant, même s’il n’évoque des souvenirs qu’aux plus de quarante ans présents devant le Jardin Moderne. En attendant, les maniaques du spin kick rongent leur frein mais ils vont enfin être servis…

… lorsque les Australiens de Speed, devenus de véritables vedettes dans le Pacifique, viennent livrer une demi-heure de hardcore metal s’inspirant autant de Merauder que de Madball pour un show énormissime d’énergie et de fun. Tous les titres ou presque de leur poignée d’EP y passent ainsi que quelques extraits de leur premier album à sortir cet été. Solide mais banal sur disque, leur hardcore prend une autre dimension en live. Il se passe toujours quelque chose sur scène avec ce groupe très visuel. Ses membres multiplient pas de danse et grimaces, la corne de brume résonne sur « We See You » et le frontman, Jem Siow, échange rapidement son rôle avec le guitariste ou son frangin de bassiste…. Conséquence logique et attendue, le public de Superbowl est en feu et le pit d’une sauvagerie sans nom. Cerise sur le gâteau protéiné, pendant le récent single « The First Test », le chanteur sort la flûte traversière pour ce qui reste à ce jour le meilleur breakdown hardcore de 2024. Difficile de passer après ça…

… mais s’il y en a bien qui sont capables de relever le défi, ce sont les Canadiens de Get The Shot, eux aussi pas forcément passionnants sur disque mais toujours énormes sur scène. Durant 40 minutes, les Québécois ne jouent que leurs tubes (« Deathbound », « Blackened Sun »….) et même si Jean-Philippe Lagacé n’est pas très en voix, il assure le spectacle en bandant fort les muscles et en multipliant les invectives. Entre Speed et eux, bien sublimés par un rendu sonore irréprochable, le Superbowl Of Hardcore n’a jamais aussi bien porté son nom et le public est au taquet jusqu’à la dernière seconde.

La formation sûrement la plus attendue du week-end et qui explique en partie l’affluence énorme à cet instant, c’est évidemment Judge. Fondé à New York à la fin des années 80 par Mike « Judge » Ferraro, ancien batteur de Youth Of Today, et le guitariste John Porcell de Youth Of Today et Shelter, Judge est un groupe qu’on n’aurait pas forcément imaginé voir un jour sur scène. Mais ceux qui ont injecté une grande dose de hargne dans la scène straight edge de l’époque et considérablement ralenti le tempo sont bel et bien de retour plus de trente ans après leur unique album. Sauf que si Porcell, le batteur Sammy Siegler (YOT également, Shelter ou encore… Limp Bizkit) ou Charlie Garriga (ex-CIV et ici à la basse, vu que leur bassiste multimillionnaire Matt Pincus ne joue qu’une poignée de shows sporadiques) n’ont jamais arrêté la musique, ce n’est pas le cas de Mike Judge dont la voix a n’a pas été épargnée par les années. Comme, en plus, tous ont l’air agacés par des problèmes de retour, que la configuration a une seule guitare leur fait perdre en puissance et que leur maigre discographie comporte quelques morceaux qui ont mal vieilli, le concert le plus attendu du week-end tourne à la demi-déception. Demi, seulement, car lorsque résonnent « The Storm » (sous une pluie battante !), « Where It Went » et « New York Crew », on a quand même les poils qui se dressent et on se souvient pourquoi Judge demeure aussi culte.

L’ambiance est néanmoins bien retombée et Bane va avoir toutes les peines du monde à la faire remonter. Ténor d’un hardcore des années 2000 mis à l’honneur par les labels Bridge Nine et Equal Vision et tenant à la fois du hardcore youth crew des 80s et des mélodies plus emo des 90s, le groupe emblématique du guitariste Aaron Dalbec (ex-Converge) fait le job et multiplie les discours motivants sans transmettre la dose de folie et d’émotion espérée. Les Bostoniens, de retour après quelques années de séparation, se montrent irréprochables mais il manque quelque chose d’assez indéfinissable pour que la tête d’affiche du vendredi embarque tout le public avec elle. C’est finalement avec une légère sensation de déception qu’on quitte donc les lieux en espérant que la journée du lendemain, un peu moins clinquante sur le papier en dehors de sa tête d’affiche, nous surprenne agréablement…

Samedi 22 juin :

Comme la veille, on rate le premier groupe, en l’occurrence Swell, pour commencer directement avec Mindz Eye. En plein Covid, le groupe du Colorado avait sorti un excellent 7” de hardcore groovy dans la lignée de Turnstile avec une grosse influence Leeway. Bizarrement, ils ont ensuite plus ou moins disparu avant de réapparaître cette année avec un très bon premier album. Sur scène, c’est exactement ce à quoi on s’attendait : du groove, du crossover et du fun. On les sent un peu hésitants sur les parties mélodiques et les deux guitaristes restent très statiques mais le bassiste et le chanteur font le show, surtout sur les deux tubes qui concluent le set, « True Blue » et « Brain Wavez ». Un excellent set, il fait encore beau, l’ambiance est toujours aussi détendue, que demander de plus ?

Mindz Eye (c) Darzec Photographie

Après un changement de plateau express, c’est Exit Strategy qui prend la suite. Eux viennent de Floride mais font plus honneur à leur scène death metal locale, Obituary en tête, qu’aux figures du hardcore de leur région. Autant vous dire que c’est brutal. Très brutal. Le set dure à peine vingt minutes mais comme le chanteur le dit lui-même, « on colle 12 breakdowns par chanson, c’est pour une bonne raison », alors la frange la plus sportive du public ne se fait pas prier et ça saigne dans le pit. Au sens propre comme au figuré. On peut même dire que le bassiste unijambiste d’Exit Strategy, qui kick furieusement avec sa prothèse, symbolise à lui seul l’esprit de ce festival : inclusif à fond, mais ultra vénère.

Ceux qui aiment le hardcore metal floridien à la Morning Again vont paradoxalement être servis quelques minutes après avec les Anglais de Cruelty, ajout de dernière minute sur cette affiche 2024. On les connaissait mal et la claque n’en est que plus vive. Mêlant riffs slayeresques et dissonances à la Norma Jean avec un chanteur ressemblant à un jeune Jim Carrey sous stéroïdes, ils donnent là  une leçon de violence et d’efficacité, en particulier sur l’énorme « A Case For Depopulation ». Les Japonais de Kruelty faisaient partie de nos chouchous, mais on va devoir ajouter leur homonyme britannique à notre liste de groupes à suivre de près.

On reste de ce côté de la Manche avec Going Off, initialement prévu la veille mais qui ont changé de place avec Jivebomb pour que ces derniers puissent jouer au festival Rock In Bourlon. Eux sont très jeunes et rappellent énormément les Américains de Gulch dans leur mélange punk/hardcore/metal extrême avec un chanteur aussi habité qu’Elliot Morrow dont il partage le look et l’attitude. L’ambiance est survoltée et le pit demeure inaccessible pour tous ceux qui n’auraient pas un cardio solide et un minimum de témérité.

Going Off (c) Darzec Photographie

Surtout qu’après, on s’enfonce dans le beatdown le plus bas du front avec Cold Hard Truth, britannique également. Tout, des grimaces aux breakdowns et des riffs aux biceps, s’avère caricatural mais une partie du public est justement là pour ça. Comme le son est à nouveau excellent (en fait, il n’y a qu’avec Judge la veille qu’il laissait à désirer et pas sûr que les techniciens maison soient responsables…), on se prend au jeu tout en sachant qu’on n’en gardera pas un souvenir impérissable.

Cold Hard Truth (c) Darzec Photographie

On monte en gamme juste après avec les populaires Dead Heat, Californiens déjà passés par le Hellfest il y a deux ans et qui ont pris une autre dimension avec leur récent EP sorti chez Triple-B et TankCrimes. Pour ceux qui aiment le crossover thrash hardcore à la Power Trip, voilà une pure tartine de kiff car ces latinos d’Oxnard sont l’un des tout meilleurs groupes actuels dans ce sous-genre qui fonctionne tellement bien en live qu’il faudrait au moins trois ou quatre formations de ce genre sur tous les fests de la planète. Le concert fait la part belle à l’EP Endless Torment mais ils ont heureusement conservé le meilleur de l’album World At War dans leur setlist, notamment le très Suicidal Tendencies « Age Of DH » que l’énergie communicative du chanteur achève de nous coller dans la tête pour une bonne semaine. Parfait de bout en bout.

Dead Heat (c) Darzec Photographie

Encore plus de groove et de fun avec les Allemands de Slope qui font dans la fusion hardcore et… bah… fusion ! Basse slappée, guitariste qui tricote, super batteur : l’ensemble jure un peu avec les brutasses qui défilent depuis le début de la journée, mais c’est fun et tellement bien fait qu’il est impossible de rester impassible et de ne pas gigoter un minimum. Un des deux chanteurs manque à l’appel mais l’autre compense avec un flow impeccable et un registre à l’étendu plus que respectable. C’est donc validé. 1000 fois validé, même.

Le début des années 2000 a surement été la pire des périodes pour la scène hardcore en général et heureusement que les groupes du label Bridge 9, comme Terror ou Death Before Dishonor étaient là pour porter la flamme le temps qu’elle retrouve un peu de vigueur. Visiblement, une grande partie de l’assemblée est venue pour eux et les Bostoniens assurent avec leur hardcore basique, urbain et prolo. Et évidemment pit-friendly. Question de génération, les trentenaires s’éclatent ostensiblement avec l’un des groupes qui leur ont fait découvrir le hardcore à l’adolescence pendant que les hardcore « kids » les plus vieillissants y restent gentiment indifférents. Quant aux metalheads venus s’aventurer au pays des casquettes vissées sur la tête et des shorts trop larges, ils n’attendent qu’une chose…

Death Before Dishonor (c) Darzec Photographie

… c’est le début du set des rois du slam death, des kings du breakdown et des saints patrons du blast beat : Dying Fetus. Sur scène, ils ne sont que trois mais n’ont pas besoin de bouger d’un pouce pour retourner un public qui se prend une petite sélection des meilleurs avoinées des Américains. Que ce soit sur les extraits du récent Make Them Beg For Death, ou avec les classiques « In The trenches » ou « Grotesque Impalement », le trio offre une démonstration. Toute la journée, on a vu défiler des groupes hardcore piochant allégrement dans le death pour écraser le pit mais là, rendons à César ce qui lui appartient et à Dying Fetus sa couronne d’épines. Conscients de leur influence sur la scène hardcore actuelle, ils nous gratifient même d’un petit cadeau avec une reprise de « Bringing Back The Glory » de Next Step Up, formation beatdown culte originaire comme eux de Baltimore (dont l’un des guitaristes a un temps officié au sein de Dying Fetus) qu’ils jouent très occasionnellement sur les festivals hardcore. Leur set referme donc parfaitement ce Superbowl 2024 très réussi où l’intensité sur et devant la scène n’a eu d’égale que l’ambiance décontractée et fun qui y règne. Vivement la session 2025.

Dying Fetus (c) Darzec Photographie

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