Interview Verset Zero suite

Suite de l’interview parue dans new Noise 55 (décembre/janvier 2020-21)

J’ai été surpris que “Ceneres” soit choisi comme premier morceau dévoilé et clippé. En ce qui me concerne ce n’est pas celui qui a le plus retenu mon attention. Pourquoi ce choix ?
Parce qu’en fait c’est le plus inabordable ! On a beaucoup réfléchi avec Loris le réalisateur. Lui voulait un morceau sans paroles, au contraire de moi. D’ailleurs, au début il n’y en avait pas et je les ai ajouté au dernier moment. Je trouvais que ce morceau là avait un aspect clairement plus doom. Une grosse basse très saturée. Je fais aussi du noise et j’adore cette fuzz, j’ai quatre pédales (sourire). Quand je branche une basse c’est n’importe quoi, je ne sais pas en jouer, disons que je travaille la matière sonore. Et justement je trouvais que ce morceau était une bonne façon de dire “Allez vous faire foutre”. On m’a tellement mis d’étiquette qui ne me correspondait pas, je me suis dit qu’on allait clipper le morceau le plus brut de toute l’album. Pour montrer que ce que je faisais avant c’est terminé. C’est la finalité de ce que j’ai toujours fait. Ça va sûrement évoluer avec le temps. Je suis quelqu’un qui a tendance à découvrir des musiques de plus en plus, à essayer de pousser toujours plus loins. On a de la chance que ça soit une musique qui évolue avec les technologies, donc toujours des nouveaux moyens de faire d’autres choses, des sons plus inédits. Ça fera sûrement encore évoluer ma musique, je sais pas encore comment. Je travaille déjà sur des morceaux beaucoup plus black metal. Mais ça reste électronique, j’ai bossé sur des morceaux injouables pour un vrai batteur. Je fais de la musique électronique, mais avec une influence qui vient d’ailleurs, je trouve que c’est ça le plus important. Je me vois mal avec une formation guitariste/chanteur/batteur sur scène. Je peux avoir envie d’un guitariste ou d’un batteur pas moment, mais pas dans le schéma classique. On en avait parlé avec Neige d’Alcest, qui me disait que ma force était d’arriver à être dans la scène metal sans savoir jouer d’un instrument, et en ayant une vision totalement différente parce que je viens d’une autre musique. Ça m’a fait tilter quand il m’a dit ça. Je viens d’un petit bled de 300 habitants perdu dans les montagne où j’ai toujours fait tout tout seul de A à Z, y compris l’apprentissage en autodidacte. Ça me paraît naturel pour moi, et quand ce genre d’avis que je n’aurais pas vu sous cet angle se présente, je me dis que c’est intéressant. Si tu le dis tout seul ça fait un peu Jean-Michel Melon bien sûr !

Comment composes et enregistre-tu ? Y a-t-il une part d’improvisation dans ta musique ?
Toujours de l’impro. J’ai 10 000 idées à la minute, ça fourmille. Mais j’ai une façon très cinématographique de composer. Je sais le thème de l’album, je sais où je veux aller, j’ai une idée globale de comment je vais composer un morceau, quelles sonorités j’y mettrai. Par exemple sur “Armorum Făbĕr” je vais traiter d’une préparation avant une charge guerrière, je vais chercher des sons de chevaux, de métaux… Sur “Ultimum Procesionis”, j’avais en tête quelque chose de très pagan, très religieux, le thème étant l’histoire des partisans du verset zéro affrontant les premiers catholiques. Le “kerygme” correspond au moment où le Christ a eu ses premiers fidèles. Tout l’idée de Verset Zero, c’est un arc global. Il s’agissait aussi d’englober tout ce que je faisais avant dans ce disque-là. Donc pour ce morceau, on est plus du côté des catholiques qui font leur dernière procession avant d’aller à la guerre. D’où les sons ultra noise vers la fin qui annoncent cette confrontation, et donc ma façon cinématographique de composer. J’aime bien cette image d’un traveling, tu imagines la scène. D’abord les corbeaux, puis les sons de cloche, les sons de voix, de tambours… C’est donc très imagé et c’est pour ça que je travaille énormément l’esthétique dans ce projet là. C’est indissociable. Et beaucoup d’impro, comme je t’ai dit j’ai ajouté des voix sur “Ceneres” au dernier moment. Il n’y avait même pas de kick au début ! C’était juste une basse qui tournait, et j’ai décidé d’ajouter ce côté doom. D’ailleurs, quand j’ai entendu la caisse claire de Mehdi de Hangman’s Chair pour la première fois en live, à votre soirée au Trabendo, je me suis dit “Mais c’est quoi ce truc de malade ?!”. Ce son de réverbération m’a donné des idées dans la composition. Tu as pu lire toutes les références que je cite, ce n’est pas exagéré. Je suis littéralement influencé par tout. Tu parlais d'”Impetus” tout-à-l’heure, pour moi c’est une référence claire à Emperor. Ce gros break avec le synthé tout pourri. Il faut le dire, les synthés d’Emperor sont cools, mais tu sens que c’est vieillot. Et c’est ce qui donne un charme fou. C’est tout ce que je kiffe chez. Alors que mon son n’a rien à voir avec du Emperor, en tous cas pour n’importe qui de la scène metal. Autant te dire qu’en débarquant maintenant en étant purement electro, ça ne sera peut-être pas évident… Et pourtant, tu prends Nine Inch Nails, Manson, Burzum, Mayhem, Emperor, The Body, Oranssi Pazuzu… Je pourrais en citer 10 000. Pour l’anecdote, une agence de booking m’a sorti “Le mélange de musique électronique et de metal ne marche pas, on peut pas te prendre”. Que veux-tu.

Comme on l’a évoqué, Kerygma  est un concept album autour des partisans du verset zéro, qu’est-ce qui t’a attiré vers ce sujet ?
Plus que les partisans du verset zéro, c’est tout simplement la religion. Ça fait un peu cliché, mais j’aime bien bosser le cliché aussi. Au-delà de l’album, tout mon thème est basé sur une critique acerbe de la religion, en en reprenant les codes, en les caricaturant, et en caricaturant la scène black. J’arbore du corpse paint mais je trouve tout aussi ridicule les groupes qui adoptent ce look et sont en mode “Satan mes couilles” que les bigots basiques. Mais ça me plait aussi de retravailler les codes, je trouve l’esthétique catholique magnifique. Et c’est assez étrange. C’est une réunion qui se veut “de paix”, et quand tu vas au Louvre tu vois des mecs pendus, crucifiés, décapités sur les tableaux, c’est ultra violent. Et puis je trouve à titre personnel aussi qu’en ce moment, on est dans une période où on te parle de laïcité tout le temps, alors qu’un mec s’est fait décapiter dans la rue, que les ouïghours sont enfermés et exploités en Chine, ou que Trump fait n’importe quoi au nom du catholicisme. Rien que le serment sur la Bible pour devenir président des Etats-Unis… Putain les gars, on est en 2020. Aux US t’as des prédicateurs blindés de thunes qui prétendent te souffler dessus pour te guérir du Coronavirus et t’as des gens qui y croient… C’est pas possible ! Ou à Kinshasa, tu as des milliers de gamins qu’on jette à la rue à 6-7 ans parce que ce sont des enfants-sorciers et qu’ils ont le démon en eux. Autre exemple, à côté je bosse dans un lycée public. Y’a une chapelle à l’intérieur, tous les jeudis t’as un prêtre qui vient, le midi il vient distribuer du café et des bonbons au gamin et le soir ils font un ciné-club tu vois ! Ce qui me dérange c’est d’accepter ce genre de pratique avec un catho, mais qu’à côté t’as Darmanin qui monte au créneau contre le halal dans les supermarchés. Putain, arrêtez de stigmatiser les religions, constatez un peu ce qui se passe avec le catholicisme. Tu vas faire la même chose dans ce lycée avec un imam à la place du prêtre, imagine un peu le scandale. Donc à un moment donné il faut arrêter de parler de laïcité. Nous ne sommes pas dans un pays laïc. Tous les présidents sucent la bite au Pape dès qu’il est en visite pour gagner l’électorat des culs bénis. C’est donc forcément un sujet qui me touche et que je trouve hallucinant. Je le maintiens, on est en 2020 et la moitié de la terre est en train de se crever pour des religions. Donc Verset Zéro part d’une haine de tout ça, associé en même temps à la beauté artistique qui nous est au moins accordé. J’aime aborder le sujet. Il y a des choses à dire d’un point de vue esthétique et aussi contestataire. Je trouvais que dans la musique électronique on était encore là à se branler sur ce qui se faisait dans les années 90 en mode “Underground Resistance ça c’était contestataire”. Bah ouais mais les gars on est en 2020, il s’est passé des choses entre temps. C’est triste à dire, j’aime pas faire de la caricature mais aujourd’hui l’electro c’est bouffer des extas et aller danser dessus. J’aspire donc à changer ça. Il faut aussi dire que je suis un fan total de Marilyn Manson…

Ah bon ? (NdR: son appartement/studio présente plusieurs affiches, disques et figurines à son effigie)
Ouais t’as vu hein ? (Rires) D’avant le best-of à The Pale Emperor en tous cas. Avant 2015 c’est pas possible, t’as envie de lui dire “Mec, sors de dépression, arrête de bosser avec Avril Lavigne et de faire de la pop”. Pour le coup, j’ai toujours trouvé ses critiques de la religion ultra pertinentes et intelligentes. Notamment dans sa façon d’interagir avec le public, comment il va critiquer le fascisme en en reprenant tous les codes. Il y a deux phrases de lui que je trouve encore très justes aujourd’hui, et une à laquelle je m’identifie, sur Portrait Of An American Family : “Je suis la merde de l’Amérique, elle devrait avoir honte de ce qu’elle a mangé”. Ma colère vient de toute la merde qui se passe à cause des religions, et lui portait déjà ce discours en 90. Au-delà de ça, musicalement il était déjà visionnaire en termes d’électronique. Ce que tu entends sur les premiers Spooky Kids, c’est incroyable. Totalement barré, pas de batterie, que des boîtes à rythmes, et puis quand tu passes sur la trilogie, c’est tout aussi incroyable au niveau électronique. “Cryptorchid” sur Antichrist Superstar me rend fou. Quand on me parle de musique industrielle, je suis plus sur de l’indus à la Manson que de l’indus à la Nine Inch Nails. Parce que je trouve NIN excellent, c’est parfait, mais le côté crachat dégueulasse de Manson me correspond plus. Sur Holy Wood, toutes les ambiances avec les gamins qui pleurent, les flingues qui se rechargent, tous ces éléments vachement bien construits, c’est hyper intelligent. Même Mechanical, rien que la pochette, pas une seule autre ne correspondrait mieux à cet album. Ça pue l’hôpital. Tout est froid, et en même temps quelques sons ultra chaleureux, limite funk comme “I Don’t Like The Drugs”. Et pour revenir sur ses citations, dans une interview de 98 il disait que ses fans hardcore ne valaient pas mieux que les bigots qu’il critique. Que les gens fassent de lui une sorte de Dieu, c’est exactement ce qu’il critiquait, il voulait que les gens pensent par eux-mêmes au lieu de le vénérer, de se déguiser et se maquiller comme lui.

Tout cette nouvelle direction artistique, et je trouve que ça concerne également la pochette du disque, qui dénote de celles de tes anciens projets. On la doit cette fois-ci à Fortifem…
Il faut savoir que dans l’électronique, c’est souvent les labels qui dirigent les pochettes. J’ai essayé de faire bouger le truc ces dernières années. Je bosse sur toute une esthétique, c’est pas pour me retrouver avec un artiste qu’ils ont payé 10 balles, qui me fait un truc de merde. Donc il y a beaucoup de pochettes que j’ai dessiné moi-même en fait. La collab avec Fortifem s’est faite totalement par hasard. À la base j’avais sollicité mon tatoueur Raphael Delalande, il était overbooké et m’a répondu “Je sais que t’es sur Paris, va voir Fortifem, ils bossent super bien, va voir une de leurs expos”. J’avais noté le nom, et puis là dans la rue je vois une affiche qui me tue, c’était Carpenter Brut, celle avec les dobermanns dessus. J’ai bloqué dessus, j’ai vu leur nom et je me suis dit que c’était bien eux qui me parlaient. Quelques mois plus tard je vais à une de leurs expos, et le hasard a fait que je portais un t-shirt de Raphael ce jour-là. Adrien vient me voir direct en ayant remarqué ça, on sympathise vite fait. Puis on se recroise au concert de Ho99o9 au Badaboum, Adrien me saute dessus comme si on était supers potes je me dis “Ok, cool !”. Je lui dis que j’ai un concert peu de temps après et lui propose de les inviter, et lui de répondre qu’ils viendraient et que ça leur ferait plaisir de payer. Humainement j’avais jamais entendu ça ! Toujours l’habitude des “T’as pas une liste ? T’as une invit’ ?” (rire). Du coup ils viennent, me voir à la Cantine de Belleville avec Trepaneringsritualen et Kollaps. C’était l’enfer, accueil déplorable, et je te laisse imaginer la scène où on traverser le resto avec nos corpse paints au milieu des gens qui bouffent leurs burgers… Bref, Fortifem se ramènent, je fais mon live. Après ça on discute et ils me disent “On a un projet d’ici quelques mois, si ça t’intéresse on est chauds de t’avoir dessus”. C’était Major Arcana. Du coup je leur ai répondu que je bossais sur l’album et que j’aimerais bien les avoir sur l’artwork. Je leur ai tout envoyé, ils ont apprécié et accepté de faire la pochette. Je leur ai expliqué la thématique, le fait que je partais dans un délire beaucoup plus post metal, que je voulais quelque chose de blasphématoire et violent… Et je tenais à leur laisser carte blanche. Si je travaille avec des artistes que j’aime, je n’ai pas envie d’être le casse-couille qui va leur dire “Faites ci faites ça”. Je veux qu’ils se sentent libres et qu’ils s’éclatent. C’est ce qui s’est fait. Quand ils m’ont envoyé les premières maquettes j’étais déjà conquis, c’était pile ce que je voulais. J’en suis super content, simple, efficace, pas ultra chargé avec plein de détails.

Ils sont très forts dans le domaine du détail ceci dit, quand tu regardes les pochettes de Regarde Les Hommes Tomber, d’Igorrr…
Exactement, elles sont incroyables ! Mais là je trouve que ça va très bien avec l’album et son ambiance générale. Ils y font aussi figurer les bannières que j’ai sur scène, réalisée par Geb Le Maudit. Mon idée est de faire de l’art global et que tout se retrouve un peu. Les bannières sont dans le clip, tu les retrouves sur la pochette, sur scène. Et c’est toujours avec des gens que je connais et apprécie, avec ce côté famille. Avec des gros guillemets quand même, on n’en est pas à bouffer des tartiflettes ensemble le week-end (rire). Mais je trouve ce microcosme hyper intéressant. Ça a été super de bosser avec Fortifem, au-delà de la grosse claque artistique et amicale. Je leur dois beaucoup, Major Arcana a été une énorme chance pour moi. Me retrouver sur scène avec Alcest, Regarde Les Hommes Tomber… Comme je te disais j’étais dans une scène où me bookait que sur des warehouse. Me retrouver à faire un Trianon sold out à Paris, c’était incroyable. J’avais pu jouer pas mal de morceaux de l’album, qui était quasiment prêt. Ça m’a ouvert des portes, et ça continue. Toutes les propositions que je reçois maintenant, même si elles sont toutes annulées (rire), c’est que des formats concert.

Et pour terminer, marronnier de fin d’année oblige, quels sont tes albums préférés de 2020 ?
Wow, 2020… Je t’avoue ne pas être le mec qui écoute le plus de musique actuelle… Le dernier que j’ai chopé, c’est le Manson. Autrement dit, je ne dig pas de ouf. J’ai tendance à me mettre des classiques. J’estime qu’il faut connaître ses classiques avant d’attaquer certains trucs. Je dirais quand même que ma grosse claque, c’est le dernier Oranssi Pazuzu. J’ai pris un aller-retour en une écoute. Le premier morceau est incroyable, je l’ai écouté en boucle. S’il y en avait un, ce serait celui-là. Et puis je t’avoue que le Covid m’a mis une petite blase musicale. Dans le sens où il n’y a plus de concerts pour l’instant, et j’ai donc moins l’envie d’aller chercher de nouvelles musiques. Ce que je trouve assez triste parce que je sors un album et que si les gens se comportent comme moi ça va être le flop total ! Là par exemple je suis à fond sur Primordial, Emperor… des classiques ! Ah si, il y a les derniers Ihsahn qui sortent en ce moment, ça c’est très bon. Et du coup sur ton conseil j’ai écouté le Napalm Death, j’ai aussi pris un aller-retour dessus. J’ai beaucoup écouté le “vieux” Napalm Death, très death, très agressif, et en écoutant ça… Déjà, c’est con à dire mais le bon mixage fait toute la différence. Et en l’occurrence, j’ai trouvé l’ensemble très très cool.