Interview croisée : Police des Mœurs et Essaie Pas

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Difficile en écoutant Police Des Mœurs et Essaie Pas de ne pas établir de similitudes, de ne pas déceler d’influences communes, de ne pas les inscrire dans la droite lignée de groupes tels que Deux, Jacno ou Les Visiteurs Du Soir, tous ces artistes compilés par Born Bad (IVG et BIPPP) et exposés il y a quelques années à la galerie Agnès b. Difficile aussi de ne pas saluer l’excellent label Atelier Ciseaux, qui a réussi le pari audacieux de réunir ces deux duos canadiens, sans doute parmi les plus créatifs du moment, pour un spiit EP en tout point excellent. On a donc profité de cette sortie pour rencontrer Francis Dugas (Police Des Mœurs) et Pierre Guerineau (Essaie Pas) pour une interview croisée où il est question de synth pop, de création musicale et de Montréal, forcément.

 

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

 

Pierre : Je connaissais Police Des Mœurs depuis leurs premiers EP, mais on ne s’était jamais rencontré. Ce qui s’est fait l’an passé lors de leur premier concert à La Brique, un espace autogéré dont on s’occupait avec des amis et où j’avais mon studio. Ça a malheureusement fermé ses portes il y a six mois. C’est dommage parce que c’était un lieu important pour une certaine scène montréalaise ces dernières années.

Francis : Je connaissais également la musique d’Essaie Pas avant de rencontrer Pierre et Marie. J’avais entendu leur bandcamp, c’était un peu différent de ce qu’ils font maintenant. Mais la rencontre formelle s’est déroulée à La Brique.

 

Comment le projet de cet EP a-t-il été conçu ?

 

F: C’est Rémi d’Atelier Ciseaux qui nous l’a suggéré. Comme on va tourner en juillet, il voulait faire un album, puis un split avec Essaie Pas. Ils étaient d’accord aussi, donc on s’est dit : “allons-y.”

P : Je suis les sorties d’Atelier Ciseaux depuis un moment, mais je ne suis entré en contact avec Rémi que l’an passé à l’occasion d’un concert de soutien pour La Brique que j’organisais et auquel participait justement Police Des Mœurs. Et cette année, il nous a contactés pour nous dire qu’il avait aimé notre disque, Nuit de Noce, et pour nous proposer une future collaboration. Ça s’est vite concrétisé en cette idée de split avec Police Des Moeurs.

 

On a l’impression que, musicalement, vous étiez faits pour vous rencontrer ?

 

: Ouais, je pense qu’il y a quelque chose qui fonctionne. Rémi le savait très bien. On n’avait pas besoin de penser stratégie pour que tout se déroule parfaitement. Les discussions communes portaient d’ailleurs plus sur l’aspect visuel et la pochette de l’EP. Rémi est arrivé avec plein de suggestions. On s’est alors vraiment concertés.

: C’est la première fois que ça m’arrivait de travailler sur un projet de disque commun de manière aussi efficace. On connaissait les styles de chacun et on s’est plutôt vite entendus sur l’esthétique. Entre la proposition de Rémi et la sortie officielle il ne s’est écoulé que trois ou quatre mois. Et encore, comme le disait Francis, ce qui a pris le plus de temps, c’est toute cette réflexion autour de la pochette.

 

Cette spontanéité dans le travail était importante ?

 

F : En ce qui concerne Police Des Moeurs, je pense que oui. On a par exemple publié un album l’été dernier sur lequel on a passé vraiment beaucoup de temps. J’en suis totalement satisfait, mais je ressentais le besoin d’être plus direct, de sortir un peu des habitudes, d’être plus minimal. La deadline est également arrivée assez rapidement, mais ça correspondait à ce que je voulais.

: Oui, ce n’était pas forcément prévu à la base, mais cette spontanéité a apporté une dimension spéciale aux productions, un sentiment d’urgence, une fraicheur et une énergie brute.

 

Plus largement, quelle est votre vision de la synth pop aujourd’hui ? C’est un genre que vous aimez particulièrement ?

 

: Oui, c’est évident que nous sommes très attachés à ce genre musical. C’est d’ailleurs une bonne période pour la synth pop : beaucoup de gens à Québec en produisent actuellement. Ça crée une dynamique, une scène, une effervescence. D’autant que tout le monde vient d’un domaine musical différent, ce qui permet non seulement de ne pas nous enfermer sur nous-mêmes, mais aussi d’amener une certaine fraicheur à ce style longtemps oublié. Sans compter que des réseaux ont été créés depuis par des gens passionnés, qui se battent pour que cette musique existe et soit bien diffusée. Du coup, on découvre plein d’autres artistes aux influences multiples.

: Grâce à Internet, nous vivons une époque de grande accessibilité aux cultures présentes et passées, et nous pouvons être aussi bien inspirés par des musiques traditionnelles africaines que par de la house, par des albums obscures sortis il y a 30 ans que par de la pop contemporaine. On peut bien sûr dire que tout a déjà été fait, mais ce qui reste pertinent et touchant à travers toutes ces influences de styles et d’époques est l’humain derrière ses machines, la sincérité qu’il transmet.

 

Le libre accès favorise la création musicale selon vous ?

 

F : Oui, ça permet d’emprunter à tous les genres musicaux. Mais ce mélange se fait également d’un point de vue technologique. De plus en plus d’artistes mélangent les techniques et les instruments de différentes époques, ce qui ne se faisait pas avant. Je pense que les gens sont devenus curieux et audacieux. S’ils aiment un son, peu importe son origine, ils vont tenter de le mélanger à un autre. Surtout dans les musiques électroniques, où les producteurs sont toujours à la recherche de nouvelles sonorités et n’hésitent pas à mixer de vieux synthés vintage à leur dernier logiciel. Ça crée de nouvelles esthétiques, de nouveaux espaces de création. Il y a un certain esprit d’aventure dans cette façon de se replonger dans les instruments du passé. Ce n’est pas juste un retour à l’analogique pour dire de suivre une mode.

P : C’est ce qui a rendu la musique des années 80 aussi excitante, l’accès pour la première fois à des synthétiseurs « bon marché », des outils de productions accessibles comme les 4-track et des formats comme la cassette ont permis à tous ceux qui n’avaient pas les moyens d’aller dans un studio professionnel pour produire des albums. Ce qui a donné naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui l’état d’esprit DIY.

 

Le fait de sortir des disques ou des EP sur des labels usant des méthodes DIY vous permet donc de coller à cet état d’esprit, à cette vision de la musique ?

 

P : Oui, certainement. En fait je n’imagine pas vraiment d’autres façons de faire. Je ne me vois pas aller démarcher auprès de majors ou de gros labels, nous travaillons sur notre musique, nous faisons la production nous-mêmes. En jouant notre musique en concert, nous rencontrons des gens avec qui nous partageons une vision artistique et avec qui nous collaborons. Tout se fait naturellement, sans intermédiaires. C’est comme une famille qui s’agrandit peu à peu.

 

Vos musiques respectives présentent une vision froide, noire, presque lugubre de notre époque. C’est votre vision du monde moderne ?

 

F : En partie, oui. Certains aspects de ma vie ne sont bien sûr pas aussi sombres, mais c’est vrai que mes musiques sont comme le reflet de ma vision du monde.

P : La musique est également un très bon médium pour laisser libre cours au fantasme et à la catharsis. Une fois de plus, ce n’est pas calculé. Ça sort comme ça ! La majorité des gens pensent que nos chansons sont sombres, mais je ne saurai pas l’expliquer. Je ne pense pas être une personne particulièrement déprimée au quotidien. Au contraire, peut-être que si on ne produisait pas ce genre de musique, on serait des personnes plus renfermés ou tristes.

: C’est aussi une volonté de jouer avec les codes de cette musique. La synth pop s’imprègne souvent de ce genre d’univers et je pense que, pour nous comme pour Essaie Pas, il y a une volonté d’exploiter toutes ces références. Peut-être que si je faisais du reggae, j’exploiterais d’autres codes et je m’exprimerais différemment. Au final, on reviendrait au même problème (rires).

L’atmosphère de Montréal est importante dans la création de vos musiques ?

 

P : Oui, si on ne passait pas cinq mois sous la neige et dans le froid, nos compositions sonneraient sûrement différemment (rires).

F : Ces conditions climatiques engendrent également une plus grande créativité. C’est normal, après tout : lorsqu’il fait froid, on a tendance à s’enfermer davantage. On a donc plus de temps pour créer et pour réfléchir à tous ces projets. Personnellement, Montréal m’inspire beaucoup pour mes chansons, mais ce sont toujours des souvenirs de la ville ou de mon enfance. C’est comme si le Montréal actuel me laissait indifférent. Ça ne se ressent pas forcément, mais j’ai comme un regard nostalgique sur ma ville.

P : Les nouvelles maisons des nouveaux quartiers ne t’inspirent pas, c’est ça ? (Rires)

: Voilà, exactement (rires) !

 

Artistiquement, il y a une vraie dynamique, non ?

 

F : Ça dépend des lieux, mais oui. On sent qu’une vraie liberté artistique existe, beaucoup d’artistes en marge des circuits dominants peuvent se produire. Malgré tout, toutes ces scènes restent assez underground. Les gens ont tendance à penser l’inverse parce qu’on a attiré l’oreille de médias européens, mais cette scène est encore très confidentielle. Après, c’est vrai aussi qu’une vraie dynamique existe. Il y a un bon petit public, mais ce n’est pas gigantesque. On est à peine considérés. L’indie rock marche plus que nos productions synthétiques. Si on réussit à faire parler de nous, c’est grâce à l’intérêt des médias européens, qui nous permettent de tourner et de vendre nos albums.

: Je me suis dit plusieurs fois que c’était la fin du Montréal que j’ai connu et aimé, mais cette ville me surprend encore. Il s’agit juste d’être ouvert à d’autres scènes, à de nouvelles approches. Mais c’est vrai que ces dernières années la gentrification, avec l’aimable collaboration de police et la ville de Montréal, a fait fermer bien des lieux de créations et de diffusions underground. Comme dans toute métropole créative. Nous aimons Montréal, mais nous ne nous revendiquons pas de sa scène en particulier, nous nous sentons proches de certains d’artistes ici autant qu’à Berlin, Austin ou Mexico.

 

Vos noms de groupes respectifs sont plutôt atypiques. Pouvez-vous revenir sur leur signification ?

 

: Pour moi, la Police Des Mœurs, c’est un peu la police que nous avons tous dans notre tête et qui nous incite en permanence au conformisme, à la sagesse. C’est notre conscience, en quelque sorte, ce truc bizarre qui nous empêche de transgresser les normes.

 

J’imagine que tu es tout de même au courant qu’une série de romans de gare populaire porte ce nom en France ?

 

: Oui, quelqu’un m’a même donné un livre dernièrement. Il y a même des films, je crois. Le problème, c’est qu’à cause de ça, beaucoup de Français pensent que ce nom vient de cette collection alors que ce n’est pas du tout le cas.

 

Et toi, Pierre, qu’en est-il pour Essaie Pas ?

 

P : Ça vient de l’épitaphe qui est inscrit sur la tombe de Charles Bukowski, un de mes écrivains préférés. De Marie également. Nous aimions aussi le fait que le nom offre plusieurs niveaux d’interprétation et que cette négation cache en fait un sens positif, du moins pour moi. Et puis, une fois le nom choisi, ça reste un nom, il n’y a pas de concept particulier derrière.

 

Pensez-vous que ce split EP va influencer vos futures productions ?

 

F : Oui, comme à peu près toutes mes compositions. J’ai l’impression que chaque composition me permet d’être à chaque fois plus rapide, d’apprendre à chaque fois de nouvelles méthodes de composition ou d’enregistrement. Je pourrai donc mieux répondre à ta question quand j’aurai produit mes prochains morceaux.

P : Je pense aussi qu’on continue à avancer et que, en conséquence, toutes nos productions nous servent pour la suite. On se lance, on tente, on se perd et on se met à progresser.

 

Vous pourriez renouveler cette collaboration ?

 

: Oui, mais sous une autre forme. En concerts ou autre, ça pourrait être sympa.

F : Avant le split, j’avais déjà demandé à Pierre de produire une de nos sorties. Peut-être que ça se concrétisera.

P : De toute façon, ce n’est pas notre but de sortir une série de split ensemble (rires).

: Oui, enfin, on verra les ventes. Si le split cartonne, on fera un volume deux (rires).

 

Pour finir, qu’est-ce qui vous différencie l’un de l’autre ?

 

F : Essaie Pas est beaucoup plus sensuel et charnel que nous.

P : Effectivement, je pense que nos textes abordent de manière plus directe le thème de la sensualité, de l’amour et de son absence. Mais ce qui nous différencie réellement, je pense, c’est qu’on se balade davantage entre les genres, on s’amuse perpétuellement à sortir de notre zone de confort pour essayer de nouveaux sons, de nouvelles approches, contrairement à Police Des Mœurs qui a une esthétique et une orchestration bien déterminées, à partir desquelles ils affinent leurs sons et leurs compositions de disque en disque.

 

Maxime Delcourt