Report : This Is Not A Love Song 2017

Par Pierre Andrieu

Frank Carter (c) Titouan Massé

 Édition 2017 très réussie pour le This Is Not A Love Song, à Paloma (Nîmes), avec de nombreux concerts déflagrateurs en plein air par plus de 30 degrés ou dans la salle climatisée devant un public très nombreux (16 000 personnes en tout). Ce triomphe mérité du festival, qui grandit tout en prenant soin de rester à taille humaine, est dû à plusieurs choses : un site parfait, du soleil en veux-tu-en-voilà et, bien évidemment, une programmation toujours passionnante réunissant le meilleur de l’indie rock des 80s à nos jours.

The Make Up (c) Titouan Massé

Dès notre arrivée, le groupe Yassassin démarre avec son punk rock strident et sexy… C’est parti pour trois jours sans temps mort, ou presque. Yassassin se propose de nous mettre une bonne gifle d’entrée de jeu avec des titres qui claquent, servis très frais par un très remonté quatuor entièrement féminin. Après un petit passage devant le classieux set d’Andy Shauf, en forme pop mélancolique olympique, place à la géniale prestation des Coathangers, un trio de femmes à poigne sachant défourailler des titres entre les Ramones et les Black Lips ! La batteuse principale, pour le moins athlétique, cogne comme une malade en chantant d’une voix enrouée, tandis que la guitariste gueule des chœurs plus aigus et que la bassiste fait le job. C’est bien rock’n’roll, très punk, un tantinet pop, et idéal pour péter les plombs ! Et quand la guitariste – qui donnera carrément sa gratte au public à la fin ! – prend les choses en main au micro avec ses cordes vocales de feu, c’est extrêmement excitant, il faut bien le dire ! Impossible de redescendre ensuite, même avec les sets peu convaincants de The Growlers, en pilotage automatique ultra consensuel, et Alex Cameron, en crooner très décalé roi du tortillage de cul mais sans chansons potables à offrir. Car juste après, on assiste au faramineux concert de The Make-Up, mythique groupe de punk’n’soul reformé par Ian Svenonius afin de transformer la grande salle de Paloma en succursale de l’Apollo Theater de Harlem lors d’un show de James Brown. Hystérique, très en voix et sapé comme un prince, Svenonius casse la baraque avec son combo survolté, enchaînant les tubes juché debout sur les mains du public tel un Iggy Pop époque Stooges première période. Comme le suggère à de nombreuses reprises le flamboyant chanteur, devant un tel spectacle on ne peut que passer son temps à hurler « YEAH ! ». Difficile d’atterrir à nouveau après pareille démonstration de classe, et ce, même si la fin de soirée permet d’apprécier un set bien garage punk de The Blind Shake (avec Shannon Selberg de Cows) en version duo, une prestation indie pop aérienne de Chris Cohen ou encore un passage en forme de boulet de canon de l’énervé rappeur de service, le très punchy Danny Brown. Ah, et puis n’oublions pas le feu d’artifice final orchestré dans un style glam punk metal par les rigolos musclés de Turbonegro, qui officient devant un parterre de fans venus de la France entière. Après un jouissif set en forme de best of grand-guignolesque pseudo gay (mais authentiquement rock’n’roll), tout se termine sous des geysers de bière et des vols planés de gobelets avec un tube dont le titre résume à lui seul le show et le festival tout entier : le cultissime « I Got Erection » !

Turbonegro (c) Titouan Massé

Le lendemain, on ne peut qu’avoir le cœur serré en pensant à Jason Lytle et à son groupe Grandaddy, qui auraient dû jouer mais ont été contraints d’annuler suite au très triste décès du bassiste Kevin Garcia en plein milieu de la tournée. Courage, et à bientôt, espérons-le ! Tout commence tranquillement avec les mythiques Echo & The Bunnymen de la diva Ian McCulloch, en forme vocale mais toujours affublé d’un monumental melon qui l’autorise à tirer la gueule et à traiter les roadies comme des moins que rien. Si l’on ajoute à ça que le concert a lieu en plein soleil – une bien mauvaise idée –, et que la troupe propose un set certes pro mais sans âme, on ne peut pas dire que les Bunnymen fassent très forte impression. On sauvera « The Killing Moon », pour la forme… Dans la grande salle, les gamins très agités d’Archie & The Bunkers prouvent qu’on peut avoir 14 ans, tourner avec papa et être méchamment rock’n’roll ! Le show du duo orgue/batterie est une authentique tuerie d’une urgence qui fait plaisir à entendre : tout claque, tout est servi frappé… Mission « réveil après une première grosse journée » accomplie ! Grand moment ensuite avec la surf pop mélancolique et planante de Requin Chagrin, qui sous un cagnard pas possible, emporte tout le monde avec une énorme vague de pop songs catchy, saluées par moult propulsions en l’air des requins gonflables jetés dans le public. Un fan de Turbonegro en uniforme complet réussira même l’exploit de surfer façon rodéo sur le dos d’un requin au-dessus des têtes des spectateurs, rendus fous par tant de mélodies tubesques jouées à la guitare et aux synthés… Après le pop rock très accessible et sans intérêt majeur de Jake Bugg et la déception Peacers, du rock psyché un peu creux, Laura Sauvage enchante le public du Patio avec son indie rock aussi rafraîchissant que percutant, ce qui donne envie à tout le monde de revenir la voir le lendemain. Belle claque délivrée ensuite par Hidden Charms, un groupe survolté faisant feu de tout bois pour chauffer à blanc les fans de blues rock psyché sans fioritures… Tout se termine comme il se doit, c’est-à-dire dans un bordel innommable sur la scène envahie. Il est temps maintenant d’aller communier sur la grande scène extérieure avec Bobby Gillespie, le chanteur et frontman de Primal Scream (est-il besoin de le rappeler ?) ! Remonté comme un coucou, Gillespie se pointe dans un costard flashy d’un goût douteux mais avec une belle envie de faire le « boulot » pour ses fans : setlist en forme de best of ratatinant, gros son, groupe au taquet (mentions à la bassiste, aussi dominatrice que hargneuse, et au guitariste)… N’en jetez plus, Primal Scream nous fait cadeau d’une heure de bonheur sous le ciel étoilé de Nîmes ! De « Swastika Eyes » à « Movin’ On Up » en passant par « Slip Inside This House », « Loaded », « Rocks » ou encore « It’s Alright, It’s OK », voilà un authentique sans faute. Chapeau bas Bobby ! On enchaîne sur la petite scène extérieure avec le set foutraque, réjouissant et néanmoins violent des zozos de HMLTD, un gang de sauvages accoutrés façon glam party déjantée sachant produire des morceaux à la fois tordus, décérébrants et dérangeants. Comme aux Transmusicales en décembre, on réussit à embarquer dans ce trip façon fête art punk décadente, ce qui n’est pas le cas de tout le monde (ça tombe bien, ces gens n’ont pas l’air de vouloir jouer dans des stades). Le grand final du jour est assuré par les immenses Thee Oh Sees, de retour à Nîmes et qui ont droit à une heure et quelques sur la plus grosse scène située dehors et nommée Flamingo, le rêve ! Au programme des hostilités : une enfilade infernale de titres oscillant entre garage, psyché et krautrock, le tout servi par un John Dwyer en état de grâce, complètement déchaîné comme à son habitude et idéalement poussé au cul par son bassiste et ses deux batteurs. Tout simplement du grand art !

Primal Scream (c) Titouan Massé

Le week-end se termine en apothéose avec un dimanche du feu de Dieu, toujours sous un soleil radieux… Mais pas question de faire une sieste sur un transat, on se fait prendre à froid par le groupe Frank Carter & The Rattlesnakes, qui se charge de botter sévèrement les derrières du public présent peu après 18 heures. Sous une chaleur californienne, le roux Frank Carter et ses sbires anglais ne ménagent pas leur peine et finissent dans le rouge, enchaînant les saillies punk hardcore metal de très bon aloi, même si quelques mélodies ou intonations vocales très convenues font un peu grincer des dents. Ceci dit, c’est assez jouissif à voir en live car la bande envoie le gros show : morceaux debout sur les mains du public pour le frontman puis le guitariste, circle pit réclamé et obtenu autour de la tour de la régie son (merci pour la poussière !), setlist surpuissante et sans ventre mou. Bref, de l’énergie pure pour partir du bon pied. Ensuite, c’est l’heure du deuxième show de Laura Sauvage avec ses indie folk rock songs, on approuve des deux mains, et le public de la scène Mosquito également. C’est parfait pour l’horaire, le lieu, les gens avec qui on traîne joyeusement, et on se dit que c’est quand même beau de se retrouver en petit comité à une sorte de Woodstock de l’indie rock des années 2010. D’autant que les gentils hooligans de Slaves s’annoncent sur la grande scène au son d’un hit relativement dégueu des Vengaboys (aïe aïe aïe !)… C’est le top départ de ce qui est sans aucun doute l’un des meilleurs concerts de TINALS 2017, et de l’année par la même occasion ! Laurie Vincent, à la guitare ou à la basse, et Isaac Holman à la batterie debout et au chant hurlé, arrivent à évoquer deux de nos héros ultimes : Steve Jones et Johnny Rotten des Sex Pistols ! Le son est ultra saturé et crade, les parties vocales admirablement dégueulées et chaque titre s’avère un tube en puissance qui donne envie de tout casser en tout bien tout honneur (quoique…). Le résultat de tout ce boucan ? Un pogo d’enfer pour les premiers rangs, de la poussière dans les bronches, des litres de sueur et un large sourire pour tout le monde à la fin du show ! Comment pourrait-il en être autrement avec des morceaux en forme de raclées monumentales comme « Take Control », « Fuck the Hi-Hat », « Same Again », « Lies », « Spit It Out » ou « The Hunter » ? Pour se remettre de nos émotions et prendre le frais dans la grande salle, place à Pond. Le groupe australien de pop psyché – composé de membres actuels ou passés de Tame Impala – est dans un grand jour et se lance dans un concert absolument mémorable, le tout dans une ambiance de franche camaraderie et de fête sur scène, comme dans la fosse. Ce genre de musique entre electro pop à synthés psyché et pop euphorique est parfait pour faire se rapprocher les corps, voire les faire se mélanger dans une sorte de grand-messe hédoniste. Bref, tout le monde finit en orbite autour de la même planète que ce groupe ô combien satellisé. Venus pour défendre leur excellent dernier opus, les Black Angels donnent un concert envoûtant et pro, alternant magistralement entre leurs récentes perles (« Currency », « I’d Kill for Her », « Life Song ») et leurs incunables (« Bad Vibrations », « You on the Run », « Young Men Dead ») dans le temps qui leur est imparti, une heure pile. Signe que la came fournie est de très bonne qualité, on décroche plusieurs fois et assez longuement en fermant les yeux, porté par les vibes rock & pop psyché délivrées par une voix trippante arrivant à se frayer un passage entre un mille-feuille de guitares et de claviers vintage. Vivement le concert des Black Angels à Levitation France mi-septembre ! Conformément aux prévisions, le retour de Teenage Fanclub est 100 % gagnant, leur superbe show à TINALS ayant lieu devant un parterre de fans énamourés goûtant au plus haut point cette pop subtile sachant se faire musclée quand il le faut. Chaque titre est un tube, que ce soit dans un style pop à la Byrds avec guitares carillonnantes empilées et chœurs adressés à Dieu (« I Need Direction ») ou dans un style shoegaze/grunge avec mur du son de rigueur, comme sur « The Concept » ou « Everything Flows ». Moins bien conservés car très défoncés, les Royal Trux arrivent à faire passer un grand moment de rock borderline en évoluant sur le fil du rasoir entre rock stonien, noise expérimentale et grand n’importe quoi camé. Parfois éprouvant, souvent captivant, voilà un concert « à part », comme le groupe qui le donne… Place ensuite au grand sabbat satanique ultra agressif de Death Grips, qui saccage les tympans de son auditoire avec son hip-hop bruitiste, malsain, grinçant, peu adapté pour danser un slow en bonne compagnie, mais idéal pour headbanguer comme un zombie sous crack. C’est donc les yeux exorbités, la langue pendante et la nuque brisée qu’on attend avec impatience le coup de grâce asséné en bonne et due forme par les stratosphériques King Gizzard And The Lizard Wizard, avec un show serti de titres forts composés dans le seul et unique but de faire exploser la cervelle de l’auditeur : « Rattlesnake », « Gamma Knife », « Nuclear Fusion », « The Lord of Lightning »… Joués par des mecs évoluant en apesanteur et capables de rendre digestes des morceaux comportant 50 idées différentes, les titres de King Gizzard atteignent sans problème leur objectif : rendre une salle tout entière complètement folle ! Inutile de préciser que l’on souffre d’une grave dépression post-festival depuis la fin de TINALS. Plus que douze mois à tenir…

Thee Oh Sees (c) Titouan Massé

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